L’arrivée de Julien Lacroix au sein de l’écurie Juste pour rire ne fait pas l’unanimité dans le milieu de l’humour. Les humoristes Coralie LaPerrière et Emna Achour, coanimatrices du balado Farouches et habituées de prendre la parole en ce qui a trait à la place des femmes dans leur industrie, vont jusqu’à parler de l’initiative de Juste pour rire comme d’une insulte aux femmes et aux survivantes de violences sexuelles.
Jeudi après-midi, le géant de l’humour annonçait prendre Julien Lacroix sous son aile pour la production de son prochain spectacle. L’entreprise souhaite «renforcer son rôle comme producteur de tournées humoristiques au Québec».
Or, à l’été 2020, Julien Lacroix était l’objet d’un article du Devoir, dans lequel neuf femmes racontaient avoir subi des inconduites sexuelles de sa part. Dans la foulée, le comique avait mis sa carrière sur pause et entrepris un processus thérapeutique. Depuis il a effectué un retour sur scène.
Contacté par Métro, Sylvain Parent-Bédard, président-directeur général de Juste pour rire, a décliné la demande d’entrevue. D’autres personnes ont toutefois manifesté leur mécontentement face à l’annonce.
Faire ses devoirs
Métro a tendu des perches à quelques humoristes, jeudi après-midi, pour les inviter à se prononcer sur l’intégration de Julien Lacroix au sein du groupe Juste pour rire. Surtout des femmes. Certaines ont refusé, de crainte de recevoir des hordes de commentaires malveillants dans les prochains jours.
Mais Coralie LaPerrière et Emna Achour, qu’on a pu voir dans le documentaire Le grand retour des annulés de Marie-France Bazzo l’automne dernier, ne se sont pas gênées pour exprimer leur indignation et leurs craintes devant la décision de Juste pour rire.
«Pour moi, c’est un gros fuck you aux femmes et aux survivantes. C’est comme de dire: on se fout de ce que vous ressentez, que vous vous sentiez ou pas en sécurité, que vous sentiez ou pas qu’on vous protège. Nous, on veut faire du cash avec des vedettes», a déploré avec véhémence Emna Achour.
«Comme s’il n’existait pas 300 autres humoristes qui auraient très bien fait la job! Il fallait vraiment qu’ils choisissent celui-là? Aucun autre n’était disponible? Et d’en plus, vanter ses qualités dans un communiqué, comme si ce qu’il faisait était du grand génie…», a-t-elle ironisé.
Aux yeux de Coralie LaPerrière, Juste pour rire n’a pas fait ses devoirs, en ce qui a trait à la protection des femmes depuis 2017. À l’époque, les comportements de Gilbert Rozon ont été dénoncés au grand jour et ont provoqué la chute de la compagnie telle qu’on la connaissait autrefois.
Selon LaPerrière, l’arrivée de la nouvelle administration qui a repris les rênes de Juste pour rire en 2024, avec Sylvain Parent-Bédard en tête, n’est pas suffisante.
«On demande des mesures chez Juste pour rire depuis neuf ans. Qu’on entre Julien Lacroix en ce moment, alors qu’aucune mesure n’a été mise en place, c’est vraiment de rire dans la face des victimes, carrément. La nouvelle administration, c’est ComediHa!, qui a déjà fait des galas avec aucune femme, qui est connue pour n’avoir aucune mesure particulière pour soutenir les femmes victimes de violences sexuelles.»
«Nous, les militantes féministes, on voudrait au moins avoir une instance pour pouvoir dénoncer, un bureau de plaintes anonymes ou un ombudsman, une ombuds-personne, qui pourrait prendre les plaintes. Qu’est-ce qui arrive, après que quelqu’un ait été dénoncé? Est-ce qu’on pourrait avoir une démarche claire et transparente sur la suite des choses? Qu’est-ce qui est fait pour protéger les femmes? On n’a aucune nouvelle à cet égard, de la part de ces groupes-là», a poursuivi Coralie LaPerrière.
Le parcours de certaines victimes
À l’automne 2022, certaines femmes affirmaient dans un article de La Presse et un balado du 98,5 FM avoir regretté leur dénonciation de Julien Lacroix. Son ex-conjointe Geneviève Morin était du groupe. Celle-ci a affirmé sur plusieurs tribunes avoir beaucoup cheminé. Elle a manifesté son désir que Lacroix puisse reprendre sa carrière et poursuivre sa vie.
À l’époque, Mme Morin déplorait le tournant revanchard et violent qu’elle voyait dans le mouvement #metoo.
«C’est épouvantable, la violence que je vis, que Julien a vécue, que tous ceux et celles qui ont dénoncé ou ont été dénoncés vivent. Ça prend des dimensions qui dépassent l’histoire personnelle qui s’est passée», a-t-elle dit sur le plateau de l’émission Tout le monde en parle.
Julien Lacroix a ensuite amorcé un retour graduel sous les projecteurs, jusqu’au lancement d’un nouveau spectacle autoproduit, intitulé Le temps au temps, en mars 2024.
Manque de réponses
Ni Emna Achour, ni Coralie LaPerrière n’en veulent à Julien Lacroix spécifiquement. C’est surtout l’attitude de l’industrie qu’elles pointent du doigt.
«Je comprends que lui veut continuer sa carrière, et que ça doit lui faire plaisir d’être signé par une grande firme comme Juste pour rire», a avancé Coralie LaPerrière. «Ceux à qui j’en veux, c’est Juste pour rire, de rire dans la face des femmes victimes de violences sexuelles, alors qu’on ne sait même pas encore si leur ancien fondateur est coupable ou pas de la poursuite civile! On n’a même pas encore ces réponses-là.»
«Pour moi, c’est une énième preuve que le milieu de l’humour ne va protéger ni les femmes humoristes, ni le public.»
Coralie LaPerrière dit aussi s’en faire pour ses collègues humoristes qui ne seraient pas à l’aise, par exemple, de figurer sur une même soirée d’humour que Julien Lacroix.
Coralie LaPerrière ne cache pas avoir peur des représailles en osant s’exprimer ainsi haut et fort sur un sujet aussi controversé.
«Évidemment. C’est bien ça, le pire; on parle contre les violences sexuelles, on n’a rien à se reprocher, mais on risque plus de représailles que ceux qui ont quelque chose à se reprocher!»
Or, ni Coralie LaPerrière, ni Emna Achour n’ont de contrat avec Juste pour rire pour l’instant. «S’ils ont sur leur payroll Julien Lacroix, ils ont rarement des humoristes féministes et wokes!», a badiné Emna Achour.
